Nathalie Pédestarres Nathalie Pédestarres

Des traces de France à Madrid

Categories: Art & culture 25 février 2016

En 1931, Marie Curie visite Madrid pour la première fois. Elle donne une conférence à la Résidence des Étudiants.

On a tendance à limiter la présence française dans l’histoire de Madrid aux tragiques événements de la guerre d’Indépendance et à « Pepe Botella » (Joseph Bonaparte)… Cependant, il y a d’autres traces, parfois peu connues, de la venue ou de l’œuvre d’illustres personnages français à Madrid. Partons à leur découverte… 

Le Monument aux Héros tombés lors de l’insurrection des Madrilènes contre les troupes napoléoniennes le 2 mai 1808

S’il y a bien une dent, qu’historiquement et légitimement, les Madrilènes pourraient encore avoir contre les Français, c’est bien celle liée aux massacres du 2 mai 1808, lorsque les habitants de la capitale se soulevèrent contre l’occupant français, incarné par Joseph Bonaparte (le frère aîné de Napoléon, que le petit empereur avait imposé manu militari, c’est le cas de le dire, aux Espagnols comme leur monarque officiel). De la riposte sanglante des soldats et mamelouks napoléoniens, il reste aujourd’hui plusieurs témoignages bien connus dans la capitale, à commencer par les célèbres toiles de Goya au musée du Prado, ainsi que la jolie petite place du Dos de Mayo, dans le quartier de Malasaña. Moins connues sont la plaque de marbre, plutôt discrète, que l’on peut voir sur la façade de l’édifice de la Casa de Correos, sur la place centrale de la Puerta del Sol (qui rappelle l’endroit où eut lieu la première insurrection des Madrilènes) et le fameux Monuments aux Héros du 2 Mai, sur la Plaza de la Lealtad. Malgré son obélisque de 29 mètres de haut, il se fait discret, à moitié dissimulé par un jardin, flanqué d’un côté par l’élégant Ritz et de l’autre par le Palais de la Bourse de Madrid… À la base du monument, on peut voir une urne qui contient les cendres des victimes des massacres du 2 mai, entourée de statues allégoriques, dessinées par le sculpteur Esteban de Agreda, qui représentent le Courage, la Constance, la Vertu et le Patriotisme.

Victor Hugo fut élève de l’ancienne école Pías de San Antón, qui abrite aujourd’hui le siège du Collège Officiel des Architectes

C’est aussi dans ce contexte de guerre d’Indépendance que le jeune Victor Hugo déménagea avec sa famille à Madrid en 1811. Son père, général de l’armée napoléonienne, y avait été muté. Il n’y restera que deux ans, vivant dans le Palais de Masserano (aujourd’hui disparu), dans la Calle de la Reina. Il étudia aussi à l’école Pías de San Antón (fondée par les Français dans un ancien séminaire) qui accueille aujourd’hui, entre autres, le nouveau siège du Collège Officiel des Architectes de Madrid, œuvre de l’architecte Gonzalo Moure. Le COAM offre de nombreuses activités culturelles gratuites pour le grand public (expos, concerts, conférences, salons..), en plus d’un restaurant gastronomique italien.

Fondée dans les années 1920, la Casa Velázquez est une résidence pour jeunes artistes et chercheurs français à Madrid

Cap sur le quartier de Moncloa, dans la partie Ouest de Madrid. Dans le périmètre du gigantesque campus universitaire, on trouve la Casa de Velázquez, un bel édifice de style Belle Époque entouré de jardins, siège d’une institution culturelle philanthropique fondée par le gouvernement français à Madrid en 1919. Cet organisme avait et a toujours comme vocation de servir de résidence à de jeunes artistes et chercheurs français pour que ceux-ci complètent leur formation à Madrid. Une fois par an, le 28 février, la Casa Velázquez organise une journée « Portes Ouvertes » pour en visiter l’intégralité. Le reste du temps, l’établissement offre une programmation de conférences et d’expositions au public où l’on peut découvrir les travaux des résidents. J’y découvre ainsi les dessins réalistes à l’encre de chine de Charles-Élie Delprat.

Le « Pont des Français », construit dans les années 1860 par des ingénieurs français

À, environ, un quart d’heure à pied de la Casa Velázquez, on trouve une autre curiosité : el Puente de los Franceses (le pont des Français). Il ne paie pas de mine, malgré sa couleur rouge intense, et pourtant il fait partie du répertoire des chansons populaires composées par les combattants républicains pendant la guerre civile espagnole. Construit entre 1860 et 1862, il doit son nom aux ingénieurs français qui participèrent à sa construction, dans le cadre du projet de liaison ferroviaire entre Madrid et Irún. En 1936, le pont fut la scène de l’une des batailles les plus féroces entre les républicains qui défendaient Madrid et les troupes franquistes, d’où la chanson Puente de los Franceses, dont la première strophe dit que « personne ne peut traverser le Pont des Français, tellement il est bien gardé par le peuple madrilène« .

La Tour de los Lujanes. L’empereur Charles Quint y aurait maintenu prisonnier François 1er

Du pont, on peut rejoindre à pied la Glorieta de San Vicente, en longeant la rivière Manzanares. C’est une jolie balade qui nous permet de voir au passage, si on ne la connait pas, la réplique de la chapelle de San Antón de la Floride (dont la coupole est l’œuvre de Francisco de Goya). De là, on remonte la Cuesta de San Vicente jusqu’à la calle Bailén, pour ensuite prendre la calle Mayor, en laissant derrière nous le Palais Royal et la Plaza de Oriente. Le but est de voir  la Tour de los Lujanes, sur la charmante Plaza de la Villa. C’est l’un des plus vieux édifices de style néo-mudéjar du quartier historique de Madrid, construit au XVème siècle par une puissante famille de la noblesse madrilène, les Lujanes. Pour la petite histoire, l’empereur Charles Quint y aurait maintenu prisonnier François 1er. La rançon que demandait l’empereur espagnol au peuple français pour récupérer leur roi était à l’époque de deux millions d’écus plus… sa sœur, Éléonore qu’épousa François 1er en secondes noces (Claude de France étant morte). Du côté français, on raconte (avec une pointe de méchanceté…) que ladite dame était tellement laide, que l’empereur put la « caser » de cette façon…

La Résidence des Étudiants madrilène

Finissons notre parcours par la Résidence des Étudiants, dans le quartier de Salamanca. Installée en 1915 dans le bel édifice néo-mudéjar qui l’abrite encore aujourd’hui, elle forma quelques-unes des plus grandes figures intellectuelles de l’Espagne du XXème siècle, notamment des femmes telles que María de Maeztu Whitney, pionnière de la pédagogie moderne en Espagne, la peintre « Dhely » (Adelia) Tejero, la philosophe María Zambrano ou encore Victoria Kent, la première femme à exercer le métier d’avocate en Espagne en 1925. La Résidence encouragea aussi les échanges internationaux : en 1931, Marie Curie y donna une conférence. C’était la première fois qu’elle venait à Madrid, accompagnée de sa fille Irène, une expérience qu’elle raconte dans sa correspondance avec ses filles, recueillie dans l’ouvrage Marie Curie et ses Filles. Lettres, par Hélène Langevin-Jolliot, maintenant traduit en espagnol.

 

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