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Une route cervantine atypique

Catégorie: Art & culture 1 septembre 2016

On s’attendrait presque à voir s’accouder une Dulcinée du Toboso à l’un des balcons du quartier historique de Cuatro Caminos…

Je participe à une visite touristique plutôt atypique, organisée par une association de quartier qui voudrait nous faire croire que Don Quichotte vécut une partie de ses tribulations dans le quartier de Cuatro Caminos… Ça tombe bien, cette année est l’Année Cervantine et Madrid fête, comme il se doit, le quatre-centième anniversaire de la mort de Miguel de Cervantès. Mais quel rapport avec Cuatro Caminos?

« Ce «  dans une bourgade de la Mancha, dont je ne veux pas me rappeler le nom » laisse finalement une grande place à l’interprétation…« , plaisante Antonio Ortiz, historien et vice-président de l’association de quartier Solidaridad Cuatro Caminos qui organise régulièrement des visites guidées dominicales pour faire découvrir des recoins inédits, chargés d’histoire, dans les quartiers populaires madrilènes de Tetuán et Cuatro Caminos. Antonio fait, bien sûr, allusion à la phrase d’ouverture du fameux Don Quichotte de la Mancha, écrit par Miguel de Cervantès qui disparut le 22 avril 1616 à Madrid.

La Glorieta de Cuatro Caminos, épicentre d’un quartier historiquement anti-système et quichottesque par nature !

Le « chevalier à la triste figure » est donc plus que jamais à l’honneur, cette année, dans le monde hispanophone et chaque « bourgade » de Castille se revendique opportunément de « cet endroit » que Miguel de Cervantes refusa de nommer… Donc, pourquoi pas, aussi, le quartier de Cuatro Caminos ? « Cuatro Caminos a toujours été un quartier ouvrier, anti-système et quichottesque par nature, qui soutenait les syndicats de la CGT, de l’UGT… », explique Antonio Ortiz. En 1917, une grève générale éclate dans toute l’Espagne ; le peuple s’insurge contre une forte hausse du coût de la vie (les entreprises espagnoles, qui s’étaient retrouvées pourvoyeuses des pays belligérants, du fait de la neutralité de l’Espagne pendant la Première Guerre mondiale, entendaient bien spéculer, notamment avec le prix des aliments…).

L’Hôpital des Journaliers, l’un des fleurons de l’architecture moderniste madrilène

Dans les quartiers de Tetuán et Cuatro Caminos, c’est le coup de sang : les ouvriers grévistes et leurs familles affrontent les forces de l’ordre. Il y aura quelques morts et de nombreux blessés que l’on amènera d’urgence à l’Hôpital des Journaliers, un édifice spectaculaire, qui fête son premier centenaire cette année aussi, dessiné par les architectes Antonio Palacios et Joaquín Otamendi. Conçu comme un organisme de bienfaisance, l’hôpital donnait gratuitement des soins médicaux aux ouvriers du quartier.

Aujourd’hui, il ne reste que de rares maisons ouvrières où se logèrent des affichistes de la propagande anti-franquiste.

Antonio Palacios travailla pour la puissante Compañía Urbanizadora Metropolitana. Il dessina notamment l’ancien dépôt du métro, tout en brique et la station de Chamberí (fermée depuis 1966), reconvertie en musée Andén 0 où l’on peut voir comment était, autrefois, le métro de Madrid, avec ses voûtes tapissées de carreaux de faïence. Mais revenons à notre visite guidée, plus précisément dans la rue Dulcinea. Elle court, parallèle à la rue Don Quijote, sans que les deux voies ne se croisent jamais… « Le chevalier errant sans amour était un arbre sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme », récite Antonio, avant de rajouter : « c‘est ici, autour de la rue Dulcinea, que s’achève l’idylle ! Dans les années 1920, des investisseurs immobiliers peu scrupuleux [y compris la Compañía Urbanizadora Metropolitana] rachetèrent des terrains pour trois fois rien afin d’y monter une opération clairement spéculative ».

Cuatro Caminos a conservé quelques belles façades modernistes colorées

L’immeuble Titanic fut à l’avant-garde, en terme d’architecture, à l’époque de sa construction

Les vieilles maisons basses prolétaires (comme on peut encore en voir dans la Rue des Artistes) furent rasées au profit de blocs résidentiels de luxe, tel que l’édifice Titanic, parmi les plus modernes de Madrid, à l’époque de son inauguration en 1921, et l’un des premiers à être équipé d’ascenseurs. María, qui a passé toute sa vie dans le quartier de Cuatro Caminos, regarde, songeuse, le dénivelé des rues Don Quijote et Dulcinea : « dans les années qui ont suivi la guerre civile, ici, c’était encore plein d’habitats troglodytes et de potagers. Enfant, j’allais y acheter des fleurs qu’on portait ensuite en offrande à la Vierge, en été…« 

L’une des dernières charbonneries artisanales qui subsistent à Madrid, ici, au numéro 29 de la rue Jaén.

Malgré tout, à l’instar de Don Quichotte, Cuatro Caminos n’a pas complètement perdu son caractère militant ni son aura intemporelle. Il y règne une vraie vie de quartier festive et cosmopolite et les vieux commerces s’accrochent. Dans la rue Hernani, on trouve encore des casas de comida (auberges) « à l’ancienne », comme El Quinto Vino (au numéro 48), des tascas (bistrots) à l’ambiance surannée, comme Vinos y Cervezas (au numéro 20) ou encore des pâtisseries traditionnelles comme El Horno de San Onofre (au numéro 7), sans oublier les quincailleries et les merceries « vintage », comme El Gato Negro dans la rue Bravo Murillo, pour ne citer que ceux-là !

 

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